Chaîne de transmission
Sidi Mawlay at-Tahir al-Karkari
Mort en 1976 · Tamsaman (Rif) · disciple de Sidi Ahmad al-ʿAlawi
Mawlay at-Tahir al-Karkari est le maître qui réunit, au XXe siècle, la tradition familiale de la montagne de Karkar et la voie shadhilie-ʿalawie de Mostaganem. Juriste de formation, il s'établit à Tamsaman, dans la zawiya construite par les disciples de son père, où se forma la transmission qui mène au Shaykh Mohamed Faouzi Al Karkari. Il fut aussi l'un des animateurs de la résistance rifaine contre la colonisation.
Naissance et famille
Mawlay at-Tahir naquit sur la montagne de Karkar, dans le Rif oriental, non loin de la zawiya et de la tombe de son arrière-grand-père, Muhammad ibn Qaddour al-Wakili. Il y fonda aussi sa famille. Son père, Mawlay Muhammad al-Fardi, était réputé pour sa droiture ; son grand-père, Mawlay at-Tayyib, était le fils aîné d'Ibn Qaddour.
Éducation
Il reçut une éducation religieuse complète auprès des juristes de sa région et devint lui-même faqih, c'est-à-dire connaisseur du droit islamique. Une anecdote sur son père, rapportée par les proches de la famille, illustre l'esprit dans lequel il fut élevé : envoyé à Fès, alors sous protectorat français, alors que le Rif relevait du protectorat espagnol, Muhammad al-Fardi dut passer le poste frontière entre les deux zones. Interrogé sur l'argent qu'il portait, il en avoua une somme si élevée que les gardes crurent à une plaisanterie et le laissèrent passer, alors que tous les autres voyageurs prétendaient n'avoir rien. La droiture était, pour cette famille, la première des vertus.
À Tamsaman, avant la rencontre avec al-ʿAlawi
Devenu adulte, Mawlay at-Tahir quitta la montagne de Karkar pour Tamsaman. Son père, Mawlay Muhammad al-Fardi, avait des disciples dans cette ville ; ils y avaient construit une zawiya pour l'accueillir lorsqu'il venait leur rendre visite. Muhammad al-Fardi décida d'y envoyer son fils, afin qu'il y vive, dans cette zawiya, auprès de ses disciples.
Cela se passait avant sa rencontre avec Ahmad al-ʿAlawi : lorsqu'il partit pour Mostaganem, Mawlay at-Tahir avait donc déjà des fuqara' (des disciples) et une zawiya à Tamsaman.
La rencontre avec Ahmad al-ʿAlawi
Insatisfait de la seule acquisition des sciences religieuses, Mawlay at-Tahir cherchait un guide spirituel. Il le trouva en la personne du cheikh Ahmad al-ʿAlawi de Mostaganem (Algérie), chez qui il se rendit avec son oncle Sidi Muhammad as-Saghir et Sidi Muhammad ibn al-Hajj as-Salih. Cette visite est mentionnée dans l'ouvrage ar-Rawda as-saniyya du cheikh ʿAdda Bentounes. Ils furent accueillis et hébergés trois jours, reçurent l'initiation (wird) et devinrent disciples de la confrérie.
Autorisation d'enseigner
Le même ouvrage indique que Mawlay at-Tahir et son oncle reçurent de Sidi Ahmad al-ʿAlawi l'autorisation de transmettre le wird de la confrérie, et que Mawlay at-Tahir reçut en plus celle d'encadrer les disciples (fuqara') et de leur enseigner les disciplines spirituelles de la voie. Du vivant même de son maître, c'est par ses mains que passaient, pour la région de Tamsaman, les initiations. Dans les dernières années de la vie d'al-ʿAlawi, malade, il se rendait chaque année à Mostaganem pour la grande réunion annuelle (mawsim) et dirigeait les retraites des disciples.
Sa zawiya de Tamsaman, ouverte bien avant son voyage à Mostaganem, attirait un nombre important de disciples : on raconte que, lors des rassemblements annuels, les vêtements blancs des visiteurs couvraient la montagne où elle se trouve. Après la mort d'al-ʿAlawi en 1934, il devint l'un des principaux relais de cette tradition au Maroc. Un mot d'al-ʿAlawi est resté : en citant la sourate Yusuf (« votre bien vous a été rendu »), il fit comprendre que l'autorité spirituelle, partie de chez l'ancêtre Ibn Qaddour, était revenue dans sa famille.
La zawiya de Tamsaman et la guerre du Rif
La zawiya de Tamsaman n'était pas seulement un lieu de prière et d'enseignement : elle se dressait au cœur de l'histoire de son temps. Au moment où l'Espagne étendait sa colonisation sur le Rif, et où se levait la résistance rifaine, la guerre du Rif (1921-1926), elle occupait une position stratégique, à environ cinq kilomètres au nord du lieu de la bataille d'Anoual et à environ cinq kilomètres au sud de Dar Ubaran, deux des grands champs de cette guerre.
Sous les dalles de la zawiya s'ouvrait une grotte, sur laquelle l'édifice avait été bâti. Les résistants y cachaient leurs armes. La grotte possédait deux issues, éloignées l'une de l'autre sous la terre, ce qui permettait de surgir par l'une ou l'autre et de monter des embuscades avant de disparaître dans la montagne. Ainsi, derrière les murs d'une maison de dhikr et d'hospitalité, se préparait en silence la défense du pays.
Mawlay at-Tahir ne fut pas un spectateur de ces événements : il participa activement à la guerre du Rif et à l'organisation des résistants rifains. C'est depuis sa zawiya que se menaient une part des opérations de la résistance, ce qui fit de ce lieu de spiritualité un point d'appui de la lutte contre la colonisation.
La retraite de Frithjof Schuon (1932)
En 1932, à la zawiya de Mostaganem, c'est Mawlay at-Tahir qui dirigea la retraite spirituelle (khalwa) de Frithjof Schuon, l'un des disciples européens du Shaykh Ahmad al-ʿAlawi, qui prit le nom d'ʿIsa Nur ad-Din et devint par la suite un auteur connu pour ses ouvrages sur la métaphysique et les religions. Schuon a d'ailleurs composé un poème consacré à Mawlay at-Tahir.

Caractère et enseignement
Ceux qui l'ont connu le décrivent comme généreux, courageux et ferme, mais doux quand la situation s'y prêtait ; aimant plaisanter avec ses compagnons, il ne tenait dans ses réunions que des propos édifiants. Le Shaykh Mohamed Faouzi aurait résumé la différence entre les deux fils de la lignée en disant que Mawlay at-Tahir se distinguait par la rigueur, et Mawlay al-Hassan par la douceur.
Ses disciples
Il forma de nombreux disciples. Parmi les plus connus : son père Muhammad al-Fardi ; Sidi Muhammad Aghrabi, autorisé à ouvrir une zawiya dans sa ville natale (Bani Mazdui) ; Sidi as-Sayid, qui appartenait auparavant à la Darqawiyya et rejoignit Mawlay at-Tahir après un rêve fondateur près de la tombe d'Ibn Qaddour ; et son fils Mawlay al-Hassan, qui lui succéda.
Son décès
Il mourut un dimanche de 1976, alors qu'il lisait la sourate al-Mulk. Son disciple Sidi as-Sayid procéda à sa toilette funéraire et dirigea la prière. Il fut inhumé dans sa zawiya, où un mausolée a été construit et reste aujourd'hui un lieu de visite.
